12/03/2017

La voie des Oracles, I : Thya, Estelle Faye

Présentation. Thya est la fille de Gnaeus Sertor, général romain et héros de l'Empire. Mais Thya est aussi une Oracle, peut-être la dernière élue capable de démêler les fils de l'avenir. Elle est donc contrainte de se cacher en Gaule, au fin fond de la forêt d'Aquitania car, à Rome, comme partout ailleurs dans l'Empire, les chrétiens règnent en maîtres et font impitoyablement la chasse aux adorateurs des dieux anciens. Mais lorsque son père est laissé pour mort par des Pictes, Thya n'a plus d'autre solution que de fuir vers le nord pour suivre une étrange vision dans laquelle son père est toujours en vie. 

Thya.jpg

Mon avis. Après quelques "déceptions livresques", la tendance semble s'inverser depuis quelques semaines : j'ai passé un très bon moment en compagnie de Thya et ses compagnons...

C'est un destin hors norme que celui de l'adolescente : fille de Gnaeus Sertor, héros de l'Empire, elle vit désormais en Gaule, là où le secret de sa "nature particulière" risque d'être davantage occulté qu'à Rome. Thya est en effet une Oracle et ne peut s'adonner librement à son art dans un pays où les croyances anciennes sont ardemment combattues par les chrétiens.

L'existence de Thya bascule lorsque son père rentre mourant au domaine, suite à une attaque des Pictes. La jeune fille décide de fuir : ses visions lui ont suggéré une destination, la forteresse de Brog où son père s'est jadis brillamment illustré, et lui ont donné à voir son père vivant ; elle veut donc absolument s'y rendre afin de trouver un quelconque moyen de lui venir en aide. En outre, elle sait qu'elle risque désormais sa vie si elle demeure chez elle : Aedon, son frère, être fourbe s'il en est, n'aura de cesse de l'éliminer.

La voilà sur les routes, poursuivie sans relâche par les sbires d'Aedon, tâchant de rallier Brog, tout en essayant de comprendre le sens de ses visions nébuleuses... Elle croise (heureusement) bien vite le chemin d'Enoch, jeune (séduisant, agaçant) parfumeur, et de Mettius, soldat à la retraite devenu éleveur de porcs. Ce qu'elle ignore, c'est que bien des yeux non humains sont braqués sur elle...

  "La forêt veillait sur elle, elle n'aurait su dire comment ou pourquoi, mais elle en était certaine, au fond de son cœur. Une ou deux fois, elle tourna à demi la tête, de manière très discrète, comme pour apercevoir un esprit ou un ami dans le sous-bois. Elle ne vit rien, bien sûr. Mais elle entendait la forêt vivre autour d'elle, les appels des oiseaux nocturnes, les froissements des mulots sous les herbes, les crapauds coassant près des trous d'eau... Son instinct lui soufflait que tant que les bois bruisseraient, cela signifierait que tout allait bien." [p. 43]

 

J'ai beaucoup aimé suivre le cheminement personnel de la jeune fille, héroïne au caractère affirmé, contrainte de faire face à son destin ; j'ai apprécié Enoch et Mettius, tous deux attachants malgré leur "côté obscur". Chacun des héros a en effet des choses à se reprocher et les certitudes de la veille se lézardent  avant de voler en éclats.

Je me suis immergée avec grand plaisir dans cette Gaule du Ve siècle où les croyances s'affrontent : l'atmosphère, les lieux, les odeurs, prennent vie sous la plume "à la sauce antique" de l'auteure qui, visiblement, s'est abondamment documentée.

  l'approche de la Via Aquitania, Thya ressentit un frisson d'excitation, malgré les menaces qui planaient au-dessus d'elle. Enfin, elle allait voir, mieux, elle allait voyager sur une de ces Voies Romaines qu'elle suivait du doigt sur des cartes, depuis qu'elle était enfant. Ces routes qui irriguaient l'Empire, qui avaient conduit les légions de son père presque jusqu'aux confins du monde... Inconsciemment, elle se tendait en avant, tirait sur son cou pour mieux voir. Déjà elle imaginait les soldats défilant sur les larges pavés gris, le métal des casques et des cottes de mailles étincelant sous le soleil, leur éclat répondant au rouge vif des tuniques, aux blasons dorés des étendards... Tandis que, de loin en loin, des bornes leugaires, des cylindres de pierre plus hauts qu'un homme, rappelaient les noms d'anciens empereurs, Octave Auguste, Caius Tetricus, ou des consuls ayant consolidé la route, Mummius Tuscus, Quintus Clodius... Ça, et la distance qu'il restait à parcourir jusqu'aux prochaines villes. Oui, Thya rêvait tout éveillée. Et puis les arbres s'écartèrent, la Via Aquitania apparut. Enoch fit ralentir le cheval. Le visage de Thya s'assombrit, comme celui d'une petite fille déçue, qui voit sans comprendre un jour de soleil se changer en pluie.

   La Via Aquitania était encore passante, en cette fin d'après-midi. Mais la chaussée avait perdu sa splendeur d'antan. L'entretien des pavés plusieurs fois centenaires avait été abandonné depuis longtemps. Le ruderatio, le revêtement de dalles, était parcouru de larges fissures, et des herbes folles y croissaient, vivaces, résistant au piétinement des voyageurs. Les lichens et le lierre effaçaient les noms sur les bornes, dont certaines, descellées, penchaient bizarrement vers le sol. Et les voyageurs eux-mêmes n'avaient que peu en commun avec ceux que décrivaient les grands poètes latins. Le monde entier convergeait vers cette route, certes, mais un monde qui, désormais, n'avait plus grand-chose de romain. C'était une foule hétéroclite où se mêlaient les étoffes barbares, de lin rugueux ou de grosse laine, quelques moutons, des chariots où s'entassaient les tonneaux de vin miellé." [p. 73 - 74]

 

J'ai savouré la fantasy alliée à l'Histoire : elle apparaît à travers les créatures surnaturelles qui tentent de survivre dans cette époque troubl(é)e, bien décidées à venir en aide à l'adolescente en qui elles reconnaissent une des leurs. Mention particulière pour le Faune et le facétieux Sylvain...

  "L'être qui se balançait sur le rebord du banc, c'était... c'était très différent. Il s'agissait d'une créature haute comme deux fois sa main, dont le peau ressemblait à l'écorce d'un arbre, et qui portait deux petites cornes plantées au milieu du front." [p. 310]

 

Je lirai bien volontiers la suite. Pour rappel, Estelle Faye est à l'honneur durant ce mois sur Book en Stock, c'est le moment d'aller l'y découvrir ; elle sera présente au Festival Trolls et Légendes, à Mons, le WE de Pâques.

Un grand merci à Book en Stock pour ce partenariat.

 

Ce titre entre dans les challenges "Jeunesse/Young Adult" (14/20), "Un genre par mois" (historique pour mars - genre auquel appartient aussi ce récit -), "de la Licorne 3" et "Littérature de l'imaginaire" (9/24).

challenge-jeunesseYA6.jpeg

genremois3.jpg

challenge Licorne3.png

Challenge-imaginaire5.png

14:38 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |

Écrire un commentaire