29/03/2016

Germinal, Émile Zola

Présentation. Une des grandes grèves du siècle dernier racontée par un journaliste de génie qui en a fait un réquisitoire, un formidable "J'accuse" contre le capital, le roman de la lutte des classes et de la misère ouvrière. Un livre de nuit, de violence et de sang, mais qui débouche sur l'espoir d'un monde nouveau lorsque le héros, Étienne Lantier, quittant la mine "en soldat raisonneur de la révolution", sent naître autour de lui une "armée noire, vengeresse... dont la germination allait bientôt faire éclater la terre". Germinal marque l'éveil du monde du travail à la conscience de ses droits et c'est au cri sans cesse repris de "Germinal ! Germinal !" que la délégation des mineurs de Denain accompagna le convoi funèbre de Zola à travers les rues de Paris.

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Mon avis. Zola et moi, c'est une histoire qui, je peux franchement le dire, a (très) mal commencé. J'étais en quatrième secondaire (seconde en France) lorsque j'ai dû lire Le rêve pour le cours de français. Ce fut à l'époque plutôt un cauchemar : je n'ai vraiment pas aimé le livre, à tel point que je me souviens m'être dit que Zola et moi, c'était fini. [Soit dit en passant, le pire avait été pour moi, l'année précédente, Eugénie Grandet]. 

Je suis intimement persuadée qu'il ne faut pas "brûler les étapes" lorsque l'on propose/impose des lectures aux élèves, sous peine d'arriver à en dégouter certains ; c'est aussi pourquoi j'essaie, dans la mesure du possible, de leur donner une liste de livres dans laquelle ils en puiseront un. Ce n'est pas le cas ici même s'ils ont eu le choix entre la version originale et celle des Classiques abrégés de L'école des loisirs.

J'ai vraiment découvert Zola lors de mes études supérieures et, si mes souvenirs sont bons, Germinal est un des premiers que j'ai lus, après l'expérience malheureuse du Rêve. Je l'ai a-do-ré. Et je me suis lancée allègrement dans Les Rougon-Macquart [je les ai tous lus, hormis La débâcle que j'ai abandonné en cours de pages - titre prédestiné ? -] ; j'ai d'ailleurs fait mon mémoire sur Le Docteur Pascal.

Je dois avouer que j'ai eu un peu peur de relire Germinal : je l'avais tellement apprécié que je craignais d'être déçue comme ce fut le cas lors de la relecture, voici quelques années, de L’œuvre, ou plus récemment de Salammbô.

 

Nul regret cependant : j'ai aimé retrouver les personnages et l'atmosphère "épique" qui se dégage du roman. J'ai envie de mettre particulièrement en évidence Catherine, la fille des Maheu, quinze ans, usée prématurément. Ses "rêves" n'ont pas eu le temps d'être esquissés que déjà ils s'étaient envolés ; un seul mot "la résume" : résignation.

   "La peur du mâle l’affolait, cette peur qui raidit les muscles dans un instinct de défense, même lorsque les filles veulent bien, et qu’elles sentent l’approche conquérante de l’homme. Sa virginité, qui n’avait rien à apprendre pourtant, s’épouvantait, comme à la menace d’un coup, d’une blessure dont elle redoutait la douleur encore inconnue.

   - Non, non, je ne veux pas ! je te dis que je suis trop jeune… Vrai ! plus tard, quand je serai faite au moins.

   Il grogna sourdement :

   - Bête ! rien à craindre alors… Qu’est-ce que ça te fiche ?

   Mais il ne parla pas davantage. Il l’avait empoignée solidement, il la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l’âge, avec cette soumission héréditaire, qui, dès l’enfance, culbutait en plein vent les filles de sa race. Ses bégaiements effrayés s’éteignirent, on n’entendit plus que le souffle ardent de l’homme." [p. 127 - 128]

   "Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arrêterait: ne valait-il pas mieux ça, que de rouler les chemins comme une gueuse ? Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle. Si son galant l'épousait un jour, ce serait tout de même bien gentil de sa part." [p. 392]

 

Face aux nantis qui disposent de chaleur et de nourriture, la souffrance sourd des pages consacrées aux mineurs, bientôt à la puissance dix, après l'infime espoir insufflé par Étienne, lorsque la grève s'installe et se prolonge, emportant les (éventuelles) illusions d'une existence décente.

   "Brusquement, la porte s’ouvrit, et une voix forte cria :

   - Eh bien ! quoi donc, on déjeune sans moi !

   C’était Cécile, au saut du lit, les yeux gonflés de sommeil. Elle avait simplement relevé ses cheveux et passé un peignoir de laine blanche.

   - Mais non, dit la mère, tu vois qu’on t’attendait… Hein ? ce vent a dû t’empêcher de dormir, pauvre mignonne !

   La jeune fille regarda très surprise.

   -  Il a fait du vent ?… Je n’en sais rien, je n’ai pas bougé de la nuit.

   Alors, cela leur sembla drôle, tous les trois se mirent à rire ; et les bonnes, qui apportaient le déjeuner, éclatèrent aussi, tellement l’idée que Mademoiselle avait dormi d’un trait ses douze heures, égayait la maison. La vue de la brioche acheva d’épanouir les visages.

   - Comment ! elle est donc cuite ? répétait Cécile. En voilà une attrape qu’on me fait !… C’est ça qui va être bon, tout chaud, dans le chocolat !

   Ils s’attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla longtemps que de la brioche. Mélanie et Honorine restaient, donnaient les détails sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les lèvres grasses, en disant que c’était un plaisir de faire un gâteau, quand on voyait les maîtres le manger si volontiers." [p. 78 - 79]

  

   "Étienne, qui regardait fixement les dalles, leva la tête et murmura, les yeux perdus dans une vision d'avenir :

   - Ah ! il est temps, il est temps !". [p. 190]

  

   "Depuis deux jours, la neige tombait ; elle avait cessé le matin, une gelée intense glaçait l’immense nappe ; et ce pays noir, aux routes d’encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille, était tout blanc, d’une blancheur unique, à l’infini. Sous la neige, le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les pierres des chemins, ne fondaient pas l’épaisse couche des tuiles. [...]

   Chez les Maheu, la dernière pelletée d’escarbilles était brûlée depuis la veille ; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un brin d’herbe. Alzire, pour s’être entêtée, ses pauvres mains fouillant la neige, se mourait. [...]

   C’était, maintenant, l’agonie dernière, la maison vidée, tombée au dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez la brocanteuse ; puis les draps étaient partis, le linge, tout ce qui pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d’avoir emporté un jour, dans sa jupe, la boite de carton rose, l’ancien cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s’en débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n’avaient plus à vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n’en aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de chercher, ils savaient qu’il n’y avait rien, que c’était la fin de tout, qu’ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de charbon, ni une pomme de terre ; et ils attendaient d’en mourir, ils ne se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les révoltait, d’avoir fichu une maladie à la petite, avant de l’étrangler." [p. 367 - 372]

 

Et toujours, bel et bien présente, la tare familiale, marque des Rougon-Macquart : "Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie du meurtre, un besoin de goûter au sang. Jamais la crise ne l'avait secoué ainsi. Pourtant, il n'était pas ivre. Et il luttait contre le mal héréditaire, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se débat au bord du viol." [p. 389]

 

Quant à la version abrégée, elle ne donne qu'une pâle idée de ce qu'est le texte original...

 

Ce titre entre dans le challenge "Un genre par mois" [classique ou théâtre en mars].

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09:46 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (1) |

Commentaires

Un roman relu il y a quelques années ..... et toujours le même plaisir .....
Mon préféré reste "L'Assommoir" .... lu relu et re relu ...:)

Écrit par : Jacqueline | 29/03/2016

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