20/03/2016

Le principe de parcimonie, Mallock

Présentation. On a volé la Joconde. À la place du mystérieux sourire apparaît le visage hideux de la barbarie. Plus qu'un crime, c'est un manifeste. Polichinelle écarlate et Paganini du rasoir, le monstre qui répond au nom de Docteur Ockham excelle à découper l'anatomie de ses très médiatiques victimes. Performance iconoclaste ou massacre dément ? Paris frissonne. La terreur tout autant que la fascination règnent.
Alors que la Seine, en pleine crue centennale, engloutit métro, monuments et musées de la capitale, Mallock, tour à tour commissaire et critique de cette exposition apocalyptique, va devoir démasquer Ockham avant qu'il n'accomplisse son ultime promesse, son grand œuvre : repeindre le monde aux couleurs du chaos. Un livre phénomène !

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Mon avis. Ce n'est pas encore cette fois que je regretterai d'avoir fait un bout de chemin avec le commissaire, bien loin de là...

L'histoire démarre lentement, ou plus exactement, elle plonge d'emblée le lecteur dans le sujet, mais l'enquête progresse lentement tant les indices sont ténus. Il est d'abord question du vol de La Joconde, bientôt suivi de sa destruction "en direct" via le Net.

Celui que l'on nomme bientôt l'arlequin ou le Polichinelle en raison de son déguisement s'en prend ensuite à l'intégrité de ses victimes, au demeurant fort peu sympathiques : la description de Louis Bastien Vidal, "le plus grand philosophe français vivant. Ou du moins le croyait-il, du haut de son incommensurable suffisance." [p. 79] est extrêmement savoureuse - toute ressemblance avec une personne existant ne peut être fortuite -. L'as du rasoir commence à trancher dans le vif : du cuir chevelu aux oreilles, en passant par le nez  et autres "attributs" de personnalités pour lesquelles le commun des mortels n'éprouve, la plupart du temps, que (très) peu d'empathie.

Le public, avide de sensations fortes, suit ainsi, par écran interposé, les méfaits du maître ès découpes, ainsi que l'impuissance de la Police face à celui-ci. Mallock joue une partie particulièrement difficile, tentant de "faire parler" les bocaux contenant les "morceaux" prélevés sur les victimes reçus au "13, nouveau temple de la lutte contre le crime" [p. 16]. Perpétuellement sur le fil du rasoir (!), le commissaire pressent que si le malfrat n'a pas encore tué, cela risque bien de se produire, un jour ou l'autre.

Cette cinquième chronique barbare qui permet de retrouver, avec grand plaisir, la fine équipe de l'ex-36, immerge par moments le lecteur dans la philosophie, tout comme Paris est victime d'une crue centennale - je ne connaissais pas l'adjectif - : la Seine donne sa pleine mesure et les Parisiens luttent à armes (in)égales contre la nature dévastatrice. Si seulement le Polichinelle pouvait se retrouver le bec dans l'eau (!)...

 

L'écriture est toujours aussi affûtée (!), le cynisme est bel et bien présent, notamment dans le regard posé sur les (con)citoyens ; à noter que certaines scènes font mal. Très mal.

   "- [...] Jules s'occupe en ce moment même de recueillir le témoignage du journaleux, Ken prend la déposition du philosophe et Julie celui du baveux.

   Ce dernier, propriétaire d'une imposante chevelure tirant sur le violet, s'était fait une spécialité de racler les fonds de prison pour y dégoter les cas les plus indéfendables. Dans la foulée, il écumait les plateaux de télévision pour y fourguer les livres-vérités qui découlaient de son édifiante expérience de la condition humaine. Tout, surtout un tel sacerdoce, avait un prix. Charles W. Pirreli, qui avait bien compris la faim insatiable du peuple et des médias pour l'indignation et les causes à la con, s'adonnait désormais au mouvement perpétuel : la transformation opportuniste et sélective de ses vertueuses colères en livres-étrons. Rien ne se perd, tout se transforme, surtout l'ignoble." [p. 107]

 

   "Mallock partit presser le jus d'une capsule pour se faire du café, et mit deux oranges dans le percolateur, ou le contraire.

   Il avait mal dormi et n'était pas bien réveillé.

   Trop tôt pour sortir.

   Alors, allumer la télé ?

   Toujours cette fascination pour l'information, ce vilain petit mensonge. Au matin, deux nouvelles d'importance occupaient l'écran : la mort d'un savant ayant réinventé notre vision du monde et la sortie des mémoires d'une vedette de la téléréalité. L'homme a besoin d'icônes. Petite conne ou grand homme, qu'importe, son besoin de divinités n'avait jamais cessé, que ce fût pour les frotter contre son ventre dans un but de fertilité, ou pour les fracasser contre le mur de ses frustrations.

   Amédée éteignit le poste et regarda au-dehors.

   Rêvait-il encore ?" [p. 131]

 

   "Mallock attendit. Il savait qu'il fallait parfois être patient lorsque venait de naître une belle idée toute tremblante, encore recouverte de son placenta cervical. Il convenait de ne pas forcer les choses, de laisser la nature suivre son cours et l'idée s'habituer à la lumière du jour." [p. 145]

 

Une remarque pratique : j'aime beaucoup le nouveau format de cette édition.

Si vous ne connaissez pas encore Mallock, n'hésitez pas...

 

Ce titre entre dans le challenge de La Licorne 2 (session 3 : thriller-policier).

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17:37 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |

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