08/02/2016

Ta façon d'être au monde, Camille Anseaume

Présentation. Elles sont amies d’enfance. L’une est inquiète, rêveuse, introvertie ; l’autre est souriante, joyeuse, lumineuse. Ensemble, elles grandissent, découvrent la vie, l’amour. Jusqu’à ce qu’un drame bouleverse le monde qu’elles se sont bâti... Un roman poignant sur l’amitié, le deuil, et sur ce point de bascule irréversible qui sonne la fin de l’insouciance.

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Mon avis. Un texte touchant, une fois surmontée la confusion (éventuelle) liée à la narration où le "elle" le dispute au "tu".

Elle, c'est la petite fille qui se perçoit profondément "différente au monde" et ne peut s'empêcher de décortiquer à outrance les relations qu'elle (n') entretient (pas) avec les autres.

"Tu", c'est l'amie d'"elle", celle  qui progressivement et sans le savoir devient la référence d'"elle".

J'avoue qu'il m'est arrivé, au début du récit, d'être quelque peu déroutée par ce parti pris narratif peu conventionnel ; je me suis surprise de temps à autre à relire l'une ou l'autre phrase afin de "remettre mes pendules à l'heure" et fixer dans mon esprit ce qu'il survenait à qui.

J'ai alors pris mon rythme de croisière pour suivre, dans un premier temps, les débuts de l'existence d'"elle", "la petite fille", indiciblement inquiète.

  "Quelque chose en elle lui murmure que c'est beau l'enfance, et que ça meurt aussi. Elle essaye d'immortaliser la scène, avant d'y revenir. Trop tard, elle en a déjà fait un souvenir." [p. 25 - 26]

  Elle ne fait pas de bêtises, ne se roule pas par terre dans les supermarchés. Alors elle se demande pourquoi si souvent, le soir surtout, elle s'en veut. Elle ne connaît pas le mot, ne sait même pas qu'il en existe un pour désigner cela, mais elle sent dans tout son corps le poids d'une faute qu'elle a commise sans parvenir à l'identifier. Elle passe en revue la journée, à la recherche du péché capital qui lui vaut ses insomnies." [p. 37]

 

Sont évoqués ensuite des épisodes relatifs à ces deux personnages si complémentaires : leur rencontre quand elles sont enfants, leur complicité sous le "regard extérieurement observateur" de "la petite fille".

  "Dès qu'ils te rencontrent, les parents de la petite fille disent de toi que tu es un "rayon de soleil". Elle fait pourtant de son mieux pour en être un aussi.

   Mais elle n'y peut rien, tu n'y peux rien, ils ont raison, tu irradies.

   Tu souris tout le temps. Ou presque. Quand tu ne le fais pas, on dirait qu'il se passe quelque chose de grave. Alors on te demande pourquoi tu fais la tête, et tu souris pour dire que non. Tu as 10 ans à peine et c'est déjà trop tard. Tu es condamnée à sourire, les autres à te regarder." [p. 43]

 

Le sablier s'écoule : le récit raconte des tranches de vie des deux jeunes filles, souvent entourées de leur groupe d'amis, dans la maison de vacances de "Ker Timéoscor", à Tours ou Paris ; le "elle" se mue en "je". Jusqu'à ce que l'insouciance soit balayée et devienne souffrance : la douleur est minutieusement explorée, à travers de superbes "instantanés" qui m'ont rappelé, çà et là, l'écriture d'Un tout petit rien.

  "Elle a levé les yeux au ciel, quelques nuages épais tachetaient le ciel bleu. Elle a replongé le nez dans son verre, déçue de constater que tout aurait pu être parfait, si seulement le soleil ne menaçait pas déjà de se cacher." [p. 100]

  "À peine le temps de se remettre de l'attente qu'il faut déjà se préparer à l'abandon. Elle apprivoise doucement le départ qu'il mijote.

   L'attente était plus douce que le présence, finalement." [p. 107]

  "L'interphone pleure deux fois.

   [...] Longtemps, la bande-son est coupée, et ce qu'on entend le plus, c'est un silence stupéfait." [p. 121 - 122]

  "Tu pratiques l'endurance pendant que mon cerveau plonge dans les fissures que la déflagration a créées. Il s'y engouffre et creuse encore, labourant les nerfs à vif, élargissant les sillons de la tristesse, cherchant avidement des appuis à l'insoutenable. Ma tête scanne tout ce qui dans l'environnement peut actionner la tristesse et l'angoisse. Elle liste les souvenirs et les projets avortés, énumère les dernières fois. Il me semble qu'en une matinée j'ai déjà fait le tour des pensées qui coupent le souffle." [p. 129 - 130]

 

Quant à la fin, elle est percutante. Pas moins.

Merci aux éditions Kero pour ce partenariat.

16:42 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |

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