01/11/2013

Cris, Laurent Gaudé

Présentation. Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M'Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d'où ils s'élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l'insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore, retentit l'horrible cri de ce soldat fou qu'ils imaginent perdu entre les deux lignes du front, "l'homme-cochon". À l'arrière, Jules, le permissionnaire, s'éloigne vers la vie normale, mais les voix de ses compagnons d'armes le poursuivent avec acharnement. Elles s'élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité.

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Mon avis. Deuxième récit lu dans le cadre du projet évoqué ici. Un nouveau coup de poing, sous la forme de cris obligés de crever la surdité des hommes. Des cris de désarroi, des cris de détresse, des cris de souffrance, des cris d'horreur. Des cris pour hurler l'indicible...

Un récit qui évoque différents narrateurs, des soldats sur lesquels le regard s'attarde quelque temps avant qu'ils ne disparaissent et soient remplacés par d'autres. Car la guerre réclame son quota de chair à broyer.

Ce qui a pu déplaire à certains, à savoir le côté décousu du texte, ne m'a nullement dérangée : il exprime, selon moi, tout à fait bien les sombres échos des soldats "lambda", entraînés dans cette tourmente, sur le fil rouge (sang) de la guerre.


Le médecin  "Je mets des pansements sur les morts et j'ampute les vivants. Il y a trop de cris autour de moi. Je n'entends plus les voix. Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts. Je mets des garrots sur les membres et des bouts de bois entre les dents. Mais les mains informes de Dieu, avec leurs milliers de doigts, ont encore envie de compter." [p. 23 - 24]


Castellac  "Je me couvre la tête de mes bras. Je recroqueville mon corps, les genoux serrés contre le ventre mais cela ne sert à rien. Mes bras et mes mains ne me protégeront de rien. Mon casque même n'évitera pas la dislocation du crâne. Réflexe stupide de la chair. Réflexe de l'homme qui rentre la tête dans les épaules pour se protéger de la foudre." [p. 127]


Ripoll   "Les obus grêlent. Mais pour nous, c'est l'heure des couteaux. Nous vissons nos baïonnettes au bout de nos canons. C'est l'heure du corps-à-corps. Aux hommes désormais de participer au carnage. Que le sang coule. Au couteau. Ouvrir les chairs. Creuser les viscères. Pas un seul d'entre nous n'est prêt à faire cela. Pas un seul d'entre nous ne sait quelle bête il faut être pour saisir à bras-le-corps un ennemi et plonger entre ses côtes une lame épaisse. Je voudrais hurler que l'on ne peut pas nous demander cela. Qu'il y a là quelque chose de trop. Je voudrais hurler mais les explosions couvriraient mes cris. Alors je me tais. Je serre les dents et mon fusil." [p. 135]

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Jules, dès lors, décide de témoigner : "Je ferai naître des statues immobiles. Elles montreront leurs silhouettes décharnées. Le dos voûté. Les mains nouées. Ouvrant de grands yeux sur le monde qu'elles quittent. Pleurant de toute leur bouche leurs années de vie et leurs souvenirs passés." [p. 181]


[Le cri, Edvard Munch]


14:47 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (2) |

Commentaires

Il est dans ma pal. Je garde les récits sur la guerre 14-18 pour le congé de Noël. J'ai hâte de le lire.

Écrit par : argali | 02/11/2013

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C'est le premier livre que j'ai lu de Laurent Gaudé. C'est un bouquin qui m'a beaucoup marqué. Je ne l'ai pas oublié!

Écrit par : Philippe D | 02/11/2013

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