01/05/2013

Les raisins de la colère, John Steinbeck

Présentation. "Le soleil se leva derrière eux, et alors... brusquement, ils découvrirent à leurs pieds l'immense vallée. Al freina violemment et s'arrêta en plein milieu de la route.- Nom de Dieu ! Regardez ! s'écria-t-il. Les vignobles, les vergers, la grande vallée plate, verte et resplendissante, les longues files d'arbres fruitiers et les fermes. Et Pa dit : - Dieu tout-puissant !... J'aurais jamais cru que ça pouvait exister, un pays aussi beau."

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Circonstances. Pourquoi avoir proposé cette lecture commune ? Pour plusieurs raisons. D’abord, je trouve que j’ai globalement lu peu de "classiques" et de temps à autre, il est bon que je m’y frotte ; ensuite, occasion m’a été donnée, voici quelques mois, de racheter ce livre pour une bouchée de pain (expression ici de circonstance) ; enfin, dans Celui qui n’aimait pas lire, Mikaël Ollivier le classe en première position de son top 10 "du moment de l'écriture". Je décide donc de m’y lancer.

Mon avis. Première constatation purement "pratique" : ma vue ne sera pas ménagée avec cette vieille édition aux pages jaunies et à la police 8 (je me demande même si ce n’est pas encore moins). Qu’à cela ne tienne, je passe outre.

J’ai ainsi vécu mes "avant-nuits", durant une bonne quinzaine de jours, en compagnie de la famille Joad ; ce fut effectivement ma lecture du soir (et souvent aussi du matin lorsque je disposais d’un peu de temps avant le "démarrage de la journée"). J’étais heureuse de ce rendez-vous quotidien avec une de ces familles lancées sur la route, lors de la Grande Dépression, en raison de la mécanisation et d’une sécheresse récurrente.


   "Sur les terres rouges et sur une partie des terres grises de l'Oklahoma, les dernières pluies tombèrent doucement et n'entamèrent point la terre crevassée. Les charrues croisèrent et recroisèrent les empreintes des ruisselets. [...] Jour après jour le soleil embrasa le maïs naissant jusqu'à ce qu'un liseré de brun s'allongeât sur chaque baïonnette verte. Les nuages apparaissaient puis s'éloignaient. Bientôt ils n'essayèrent même plus." [Début du roman]


Les terres sont alors récupérées par les banques et des grappes entières de familles sont contraintes de quitter l’état où elles vivaient depuis toujours pour "tenter leur chance" en Californie, cet utopique Eldorado, via la fameuse Route 66…


   "Les tracteurs arrivaient sur les routes, pénétraient dans les champs, grands reptiles qui se mouvaient comme des insectes, avec la force incroyable des insectes. [...] L'homme assis sur son siège de fer n'avait pas l'apparence humaine ; gants, lunettes, masque en caoutchouc sur le nez et la bouche, il faisait partie du monstre, un robot sur son siège. [...]

   Il n'aimait pas plus la terre que la banque n'aimait la terre. [...] Et quand cette récolte poussait et était moissonnée, nul homme n'avait écrasé entre ses paumes les mottes chaudes et n'en avait laissé couler la terre entre ses doigts. Personne n'avait touché la graine, ni imploré ardemment sa croissance. Les hommes mangeaient ce qu'ils n'avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec les fers et mourait peu à peu sous le fer ; car elle n'était ni aimée, ni haïe, elle n'était l'objet ni de prières, ni de malédictions." [p. 56]


Les Joad embarquent donc, contraints et forcés par ces tracteurs dévoreurs, à bord de leur "camion" avec un très maigre pécule, avec armes et (si peu de) bagages : toute une vie entassée pêle-mêle autour de Grand-père, Grand-mère, Pa, Man, l'oncle John, Noah, Tom - récemment sorti de prison -, Rosasharn - enceinte – et son mari Connie, Al ainsi que les deux plus jeunes, Ruthie et Winfield ; à ce "petit groupe" s’adjoint Casy, l’ex-pasteur de la communauté.


C'est le début d'un voyage extrêmement éprouvant qui impose une réflexion de chaque instant afin de calculer au mieux les dépenses, les endroits où il est judicieux de s'arrêter, sachant que l'accueil qui leur sera réservé ne sera "pas forcément chaleureux", sachant qu'un point d'eau est nécessaire, sachant qu'il ne faut jamais se retrouver trop éloigné d'un endroit où se procurer l'une ou l'autre pièce de récupération en cas de panne éventuelle du véhicule...

La famille, unie, seule véritable richesse, se retrouve amputée au fil du temps et lorsqu'ils arrivent en Californie, c'est pour découvrir que du travail, il n'y en a point et lorsqu'un peu d'embauche est proposée, les conditions sont tellement éprouvantes et les heures de labeur si peu rémunérées que l'argent gagné ne suffit pas même à faire manger le soir la famille. Et pourtant, ils survivent, ou essaient, à tout le moins...

Un personnage sort du lot en raison de sa force, de sa ténacité, de la petite lueur d'espoir qu'elle arrive toujours à rallumer chez les autres : Man, pilier véritable du groupe, celle qui continue à s'organiser, à avancer, qui jamais ne veut renoncer alors que gronde la révolte des ventres affamés.


  "- Ouais, mais on prend sur la gueule tout le temps.

   - Je sais. (Man eut un petit rire.) C'est peut-être ça qui nous rend si coriaces. Les richards, ils viennent et ils passent et leurs enfants sont des bons à rien, et leur race s'éteint. Mais des nôtres, il en arrive tout le temps. Ne te tracasse pas, Tom. Des temps meilleurs viendront.

   - Comment le sais-tu ?

   - J'sais pas comment.

   Ils pénétrèrent dans la ville et Tom s'engagea dans une rue écartée de façon à éviter le centre. À la lumière des réverbères, il regarda sa mère. Son visage était serein et ses yeux avaient une expression étrange, semblable à l'expression d'éternité qu'ont les yeux des statues. Tom leva la main droite et lui toucha l'épaule. Geste instinctif, nécessaire. Puis il retira sa main.

   - J'tai jamais entendue causer autant, fit-il.

   - J'ai jamais eu autant de raisons de le faire, dit-elle." [p. 390 - 391]

 

Régulièrement, le narrateur "laisse de côté" la famille Joad pour élargir le propos à l'ensemble de ceux qui ont vécu cette crise profonde, ces petites gens qui ont tout perdu, tout quitté pour crever de faim ailleurs, alors qu'ils espéraient seulement vivre dans la dignité. Me sont revenus en mémoire les mineurs de Germinal, transposés sur le continent américain.


   "Partout où y aura une bagarre pour que les gens puissent avoir à manger, je serai là. Partout où y aura un flic en train de passer quelqu'un à tabac, je serai là. Si c'est comme Casy le sentait, eh ben dans les cris des gens qui se mettent en colère parce qu'ils n'ont rien dans le ventre, je serai là, et dans les rires des mioches qu'ont faim et qui savent que la soupe les attend, je serai là. Et quand les nôtres auront sur leurs tables ce qu'ils auront planté et récolté, quand ils habiteront les maisons qu'ils auront construites... eh ben, je serai là. Comprends-tu ?" [p. 585]


J'ai été bien inspirée de lire ce récit et je compte découvrir le film dès que possible ; je relirais bien aussi Des souris et des hommes.


Traduction : Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau.


Les avis d'Argali ; de Nahe ;  


Ce livre me permet de participer au challenge "Un classique par mois" et la couverture de mon édition représente l'idée n°20 du challenge des 170 idées : quelque chose de (mon) "papa", en l'occurrence la salopette et la casquette.

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11:44 Écrit par paikanne dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (4) |

Commentaires

Je reviens très vite, avec mon billet ;)

Pour le film, je l'ai vu il y a très longtemps, j'en ai gardé des images très fortes mais je le reverrais, moi aussi, volontiers. Par contre, je n'avais pas trop goûté "Des souris et des hommes" mais "A l'est d'Eden" beaucoup, au point de le relire régulièrement.

Écrit par : Nahe | 01/05/2013

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Merci Nahe : je ne savais pas que A l'est d'Eden était un roman de Steinbeck (honte à moi). Une lecture future, alors.

Écrit par : paikanne | 01/05/2013

Je pense l'avoir lu en humanités : une période où je n'aimais pas trop lire...

Bonne fin de semaine.

Écrit par : Philippe D | 01/05/2013

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Voilà, j'y suis arrivée : quand les enfants ont des travaux de français à rendre, l'ordi est très sollicité ^^ Mon billet est maintenant en ligne, un grand merci pour cette lecture commune. J'y ai pris grand'plaisir !

Écrit par : Nahe | 01/05/2013

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